1947 : l'Ocean Liberty explose dans le port de Brest.


        En ce jour d'été voici 70 ans, il fait chaud dans l’agglomération brestoise (27 C° à l'ombre) : Brest, ville martyre, détruite à plus de 75 % par les bombardements et les combats pour sa Libération en 1945 ; ville martyre où une partie de la population est logée dans des baraquements de fortune depuis deux années. Au quotidien, les conditions de vie sont difficiles. La France sort exsangue de cette guerre : en 1947, le système de rationnement se révèle plus restrictif que durant la pire année de 1942 (dans les mêmes conditions : 200g de pain contre 275 g en 1942). Le port de Brest, bien que particulièrement endommagé, accueille ainsi les cargos affrétés par les États-Unis dans le cadre du plan Marshall qui consiste à approvisionner le vieux continent en matières-premières en vue de sa reconstruction. Des arrivées sont organisées tous les deux ou trois jours dans le port de commerce brestois. L'Ocean Liberty, construit à Portland en 1943 désormais sous pavillon norvégien, y parvient le 23 juillet. Ses cales contiennent 15.000 tonnes de marchandises : de l'acier, des machines, des lubrifiants, des objets en bakélite et en celluloïd, des fourrures, de la graisse, de la peinture, du caoutchouc, des pneus, du pétrole, et de la paraffine entreposée à côté de 3.300 tonnes de nitrate d’ammonium (engrais) !


        Or, après cinq journées de débarquement, au petit matin, un incendie couve dans la cale 3 du cargo norvégien, mais personne ne le sait encore... Le feu est finalement découvert par des caliers aux alentours de 13 h. Ils en connaissent les dangers, d'autant plus qu'ils ont tous en mémoire la catastrophe récente de Texas City (16 avril), où un cargo français remplit de nitrate d’ammonium explose dans le port causant le décès de près de 600 personnes. Devant la gravité de la situation décrite par les autorités portuaires, les pompiers parviennent sur place très rapidement. Toutefois les flammes alimentées par les matières inflammables (pétrole, graisse etc...) dans les cales et par un vent fort se propagent très rapidement.

Premières manœuvres, l'Ocean Liberty est orienté vers le sud. Photo Charles-Yves Peslin

        Le danger pour le port et la population est immense. Après 3 premières explosions à 13 h 15, il est donc décidé de remorquer le navire vers le large. C'est un échec, la carcasse brûlante de l'Ocean Liberty, d'où s'échappent des vapeurs hautement toxiques, vient s'échouer sur des hauts fonds de Saint Marc, en face de la falaise éponyme. La situation est désespérée, l'équipage est évacué. Toujours en proie aux flammes, un sabordage de la dernière chance est alors envisagé afin de stopper l'incendie (en détruisant une partie de la coque, l'eau s'engouffrerait dans les cales et éteindrait l'incendie). Yves Bignon, 30 ans et François Quéré, 27 ans, se portent volontaires pour aller poser les charges. Leurs corps ne seront retrouvés que 48 h plus tard...


        Car à 17 h 24, une explosion terrible a lieu. L’onde de choc se répercute dans toute la rade de Brest. L’Ocean Liberty s'est désintégré, sa présence n'est plus signalée que par l'épais nuage de fumée se développant au-dessus du lieu de l’explosion, jusqu’à plus de 4 km d’altitude. La détonation est entendue jusqu'à Landerneau ! Des morceaux du navire pleuvent dans toute la ville, des personnes sont tuées sur le coup, sans compter que ces matières en fusion déclenchant à leur tour des incendies, là où ils retombent. Les dégâts matériels et humains sont importants : près de 5.000 logements sont détruits, la majorité des fenêtres de la ville et des environs de la rade de Brest est soufflée. Les dégâts sont évalués à un milliard de francs de l'époque. Comme à Texas City, un raz-de-marée consécutif à l’explosion balaie la côte et sème la panique parmi les baigneurs. L'usine de gaz est en proie aux flammes, des réservoirs d'essence et des hangars eux-même remplis de nitrate d'ammonium sont encerclés. La population est paniquée : n'oublions pas que les souvenirs traumatisants de la guerre sont encore bien présents chez les Brestois dont la ville a été largement rasée. Cet accident de l'Ocean Liberty provoque la mort directe de 26 personnes dont 4 ne seront jamais retrouvées ; environ 500 blessés graves affluent dans les hôpitaux (certains décèderont par la suite et ne seront étonnement pas dénombrés dans le bilan final). Une récente estimation porte le bilan humain à 50 voire peut-être 60 décès. Sans la falaise de Saint-Marc et l'éloignement relatif de l'épave, ce bilan aurait pu être encore plus dramatique. Une chaîne de solidarité va rapidement se mettre en place afin d'aider les familles sinistrées ou endeuillées. Ainsi, naît la Kevrenn Brest Sant Mark (du nom du quartier le plus touché) à l'instigation de Pierre Jestin et Yann Camus : regroupant un bagad et un cercle, ces musiciens et danseurs organiseront une tournée et collecteront des fonds pour ces familles.

Une bitte d'amarrage du navire projetée sur le boulevard Gambetta. Photo Charles-Yves Peslin.

Pour en savoir plus :

Brouard (J.Y.), 28 juillet 1947 l'Ocean Liberty explose en rade de Brest, Navires & marine marchande n°32, p 40-56 , 2007.
ici : Dornic (Yffic), Océan Liberty : les tragédies d'Oppau et de Texas-City, signaux précurseurs du 28 juillet 1947, article du 22 juin 2010. Les témoignages récoltés sont intéressants.
ici : aux origines de la création de la Kevrenn Brest Sant Mark. Ici : une vidéo avec le bagad Sant Mark.
ici et ici : Photographies de la catastrophe de Texas City le 16 avril, 1947.
ici : La catastrophe de Texas City, article wikipédia.



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