Histoire de l'immigration et des étrangers en Bretagne (chapitre 2)


Le soldat, le suspect, le prisonnier : triptyque d'une présence étrangère sous la Révolution et l'Empire (1789-1814)



L'armée républicaine.

1]. Militaires et déportés à l'heure de la Révolution

        Sous la Révolution française, l'étranger suscite des représentations antagonistes. L'image du " frère ", exaltée aux premières heures de la fièvre universaliste et de l'abolition symbolique des frontières, dérive vers la figure du suspect, de l'espion, puis de l'ennemi, lors de la guerre contre les puissances coalisées (1792) et de l'essor du mouvement contre-révolutionnaire. Le climat insurrectionnel et suspicieux, la suppression des régiments étrangers en juillet 1791, le séquestre des biens des étrangers émigrés et des sujets ennemis, les arrestations arbitraires, l'interdiction de faire quartier aux prisonniers anglais et hanovriens (1794), incitent nombre d'étrangers à quitter la France. D'autres, en revanche, acquis à la cause révolutionnaire, prennent le chemin inverse ou intègrent la Légion étrangère instituée en 1792. Dans le nord-ouest, la peur du débarquement des Anglais, les soulèvements paysans des années 1792-1793, puis la guerre entre les Blancs et les Bleus, génèrent un climat d'inquiétude et provoquent des départs. Dès lors, en Bretagne, les présences étrangères " visibles " semblent se limiter aux populations militaires : passage de prisonniers de guerre, soldats envoyés au bagne de Brest, enrôlement individuel de mercenaires des régiments étrangers dissous dans les rangs des Bleus ou des Blancs, matelots des bâtiments de guerre dans les ports. Quant aux réfugiés acadiens, leurs conditions d’accueil et d'existence se dégradent dans le contexte révolutionnaire. En 1792, ceux de Morlaix adressent une pétition à la Législative : " L'Assemblée nationale constituante voulut bien par un décret du 21 février 1791 nous accorder une paye pour notre soulagement ; depuis ce temps, nous gémissons sans avoir pu en ressentir les effets, malgré toutes les demandes que nous avons faites à ce sujet. [...] nous craignons que ces secours n'arrivent que lorsque plusieurs d'entre-vous [auront] succombé sous la plus humiliante et la plus affreuse des misères. "

Éléments de l'uniforme des Irlandais de la Légion.
        Sous le Directoire et le Consulat (1795-1804), le sentiment d'émulation provoqué par " 1789 " parmi les Irlandais fait mûrir le projet d'exporter la Révolution en terre d'Irlande. De septembre à décembre 1796, Wolfe Tone et le général Hoche œuvrent à Brest, port privilégié par le Directoire, pour l'armement d'une flotte capable de débarquer sur l'île et d'en chasser les Anglais. Un autre officier irlandais, Olivier Harty de Pierrebourg, nommé commandant du Morbihan en 1799, est à la tête des troupes républicaines opposées à Georges Cadoudal à la bataille de Grand-Champ (1800). En 1805, le commandement des régiments irlandais au camp de Brest, [appartenant à la Légion irlandaise, formée à Morlaix en avril 1803 par N. Bonaparte] lui est confié. Sous le Consulat, ce sont aussi plus de 15.000 Suisses qui prennent du service en France, leurs régiments étant réadmis depuis la proclamation de la République helvétique (1798). Plusieurs de leurs brigades patrouillent sur les côtes bretonnes, l'une d'elles étant même capturée en baie d'Audierne par les Anglais. Après le traité de San Ildefonso (1796), qui allie l'Espagne et la France, une flotte espagnole, sous les ordres de Mazarredo y Salazar et du général Gravina, rallie Brest en 1799. Forte de sept frégates et de dix-sept vaisseaux, elle n'en reste pas moins bloquée dans la rade par les troubles de la chouannerie et la menace anglaise jusqu'en 1801. Durant leur séjour, des officiers de cette escadre s'affilient à la Loge brestoise Les élus de Sully, puis fondent la première loge maçonnique espagnole, La Reuñion española. En 1802, la flotte de Gravina vient prêter main-forte aux navires français en route pour Saint-Domingue, en insurrection depuis 1791. En effet, Napoléon Bonaparte entend réprimer les révoltes aux Antilles et rétablit l'esclavage en mai 1802. Toussaint Louverture, meneur de la révolte à Saint-Domingue et proclamateur de l'indépendance de l'île, est arrêté et transféré à Brest avec sa famille. Magloire Pélage, ancien esclave de la Martinique, est également déporté dans le Finistère, en août 1802, avec les quarante-deux autres membres du gouvernement provisoire de la Guadeloupe. Régulièrement, des navires embarquent les rebelles qui sont incarcérés à l'hôpital de Brest ou dans les casernes de Pontanézen. Annick Le Douguet mentionne le débarquement à Brest, en décembre 1802, de 912 déportés des îles, répartis en quatre catégories : rebelles condamnées aux travaux en Corse, hommes employés au port, marins engagés sur des navires de cabotage et soldats affectés au " bataillon d'Africains " à la caserne de Pontanézen.

Loi du 30 floréal an X (20 mai 1802) sur la traite des Noirs et le régime des colonies.

2]. Les ports, espaces de concentration et de relégation

        La Bretagne, divisée en départements depuis 1790, offre un visage éclectique des présences étrangères, sous l'influence des grands bouleversements que connaît alors l'Europe continentale. Encore faut-il souligner que cette présence se limite aux espaces urbains, aux grandes voies terrestres et maritimes et surtout à la ceinture littorale. Malgré des communications intermittentes en ces temps de troubles et de guerre et une forte répression de l'espionnage et de la contrebande, des voyageurs étrangers continuent à transiter par la Bretagne. Témoin de la diversité des nations représentées, des agents commerciaux officient comme consuls de leur nation dans les villes côtières et des interprètes, fonction déjà ancienne dans les ports bretons, sont requis. A Brest, en 1790, le registre de capitation signale un interprète d'anglais et un interprète d'espagnol ; en l'an III, un employé civil de la Marine est réquisitionné par le représentant du peuple par la traduction des langues danoises et suédoises. Des étrangers figurent également parmi les chirurgiens navigants, dont l'embarquement sur chaque armement est rendu obligatoire depuis la fin du XVIIIème siècle. Ainsi, au début de la Révolution, officient en qualité de chirurgiens sur les bâtiments brestois " deux Anglais, un Allemand, un Flamant, un Suisse, un Italien, deux Piémontais, dis ressortissants des États du pape en Avignon et de Nice, un espagnol, un Canadien ".

        Cependant, après plus d'un siècle de croissance et de prospérité, les années 1790-1814 signent le déclin des ports bretons. " Les désordres et violences qui affectent Saint-Domingue et les Antilles ont davantage perturbé le trafic de Nantes que celui de Lorient, plutôt tourné vers l'Océan indien et les États-Unis, " mais le port morbihannais, " fleuron de la Bretagne des Lumières ", n'en subit pas moins " de plein fouet le choc révolutionnaire ", avec la perte du monopole de la Compagnie des Indes en 1790. Plus à l'ouest, les bateaux de commerce de la Norvège et de la Baltique désertent les ports finistériens devenus peu sûrs. La Paix d'Amiens (1802) soulève des espoirs éphémères, à l'image de l'enthousiasme exprimé par Gauttier l'Ainé, de Saint-Malo, dans sa lettre adressée au préfet d'Ille et Vilaine en l'an IX : " on entend des Anglais ici pour établir trois manufactures. Votre ville de Rennes serait aussi très bien située pour toutes sortes d'établissements et comme nous n'avons pas de traité de commerce avec l'Angleterre, les Anglais seront obligés de venir en France apporter leurs industries et leur agent ". La reprise de la guerre et le blocus continental mettent fin aux espérances. Paimpol ou Saint-Malo tentent " une reconversion sous forme de guerre de course ", mais ne parviennent pas à renouer avec le commerce florissant du Grand Siècle. Même Brest, dont l'activité principale repose sur la marine militaire, décline. Le port, déjà bien affecté par la Révolution, accuse les effets du blocus de 1806 ; mis en état de siège en 1807, il pâtit surtout du transfert par Napoléon des forces navales de l'Océan à Anvers. Les rives de la Penfeld restent néanmoins militarisées, avec le stationnement ou la passage de régiments composés de soldats de toutes les régions de l'Empire. D'autre part, l’École spéciale de Marine de Brest, créée à bord du Tourville par décret impérial du 27 septembre 1810, amène plus d'une centaine d'élève en rade de Brest, au rang desquels quinze Hollandais, un Hambourgeois, un Wurtembergeois, un Suisse et un Génois.

        La politique expansionniste et les guerres napoléoniennes relèguent en Bretagne, particulièrement à Brest, des populations de toute l'Europe. Ce sont d'abord les forçats étrangers, "marginaux parmi les marginaux", envoyés au bagne de Brest. Ouvert en 1749, ce bagne avait reçu sa première chaîne de galériens provenant des bagnes flottants de Marseille. Sous l'Empire, la proportion d'étrangers s'accroît parmi les forçats, comme le montre Philippe Henwood : " Plusieurs centaines de prisonniers espagnols arrivent encore à Brest en 1811 et 1812 [...]. Aux étrangers condamnés pour des crimes perpétrés sur le territoire français s'ajoutent sous l'Empire de nombreux individus jugés hors du territoire de France, dans des États qui, après la fin des conquêtes napoléoniennes, ne relèvent plus des juridictions françaises ".

Tracé du Canal de Nantes à Brest.
        Les prisonniers de guerre anglais, autrichiens, espagnols, hongrois ou portugais envoyés en Bretagne, outre au bagne, sont détenus dans les maisons d'arrêt ou les dépôts spécialement créés à Saint-Brieuc, à Lamballe, au château de Fougères, au Colombier à Rennes, au dépôt de mendicité de Penhars, sur l'île de Trébéron, au camp de Pontanézen... Les prisonniers sont assignés à des travaux de terrassement, qui coûtent la vie à un grand nombre. Des Espagnols sont ainsi envoyés sur les chantiers de creusement du canal de Nantes à Brest et du canal de l'Ille à la Rance, voulus par Napoléon pour contourner le blocus anglais et approvisionner les arsenaux en eau. A Lorient et à Morlaix, des prisonniers sont employés sur les vaisseaux, tandis que des particuliers sollicitent également cette " force de travail " comme le font, en 1807, les concessionnaires des mines de Poullaouen. Quant aux civils anglais, portugais et espagnols, ils ne sont pas à l'abri d'être portés au rang des prisonniers de guerre ; en 1808, le préfet d'Ille et Vilaine recommande que " les Espagnols qui se trouvent en France, sans passeport du ministre et de sa majesté le roi Joseph soyent arrêtés, scrupuleusement surveillés, et considérés comme prisonniers de guerre ". A Morlaix, les femmes et enfants retenus comme prisonniers de guerre viennent s'embarquer pour Plymouth. Les biens des Espagnols et des Anglais sont d'ailleurs placés sous séquestre, à l'image des propriétés de Fernan Nuñnez, ancien ambassadeur d'Espagne à Paris, dans la région de Plouescat et de Landivisiau.

        Après la chute de l'Empire, les prisonniers de guerre sont libérés par Louis XVIII. Des colonnes affluent vers les ports pour être rapatriées, tandis que les prisonniers bretons rentrent progressivement en France ; quelques officiers français de marine rentrent à Brest accompagnés d'Anglaises rencontrées durant leur captivité. En 1815, Louis XVIII licencie les régiments étrangers, telle la Légion irlandaise. En nombre limité, quelques soldats de l'Empire et prisonniers de guerre choisissent de s'installer dans les villes bretonnes où les turbulences de la guerre les ont conduits. Cependant, le retour à la paix, marque le début d'une période noire par la Bretagne ; les ports sont en net déclin, nombre d'industrie de l'arrière-pays périclitent et la démographie, malgré les pertes engendrées par la période révolutionnaire et la chouannerie, renoue avec une situation de surpeuplement inhérente à un taux élevé de natalité. En définitive, ce début de XIXème siècle, où misère et mendicité gagnent les campagnes, ne semble pas réunir en Bretagne de conditions favorables à l'installation des étrangers...

Pour en savoir plus :

Boulaire (A.), Brest au temps de la Royale, Paris, 1996.
Cornette (J.), Histoire de la Bretagne et des Bretons, Paris, 2005.
Dupuy (R.), La Bretagne sous la Révolution et l'Empire (1789-1815), Rennes, 2004.
Joannic-Seta (F.), Le Bagne de Brest. Naissance d'une institution carcérale au siècle des Lumières, Rennes, 2015.
Henwood (P.), Monange (E.), Brest un port en Révolution, Rennes, 1989.
Henwood (P.), Bagnards à Brest, Rennes, 1986.
Le Douguet (A.), Juges, esclaves et négriers en Basse-Bretagne, 1750-1850, in L'émergence de la pensée abolitionniste, Fouesnant, 2000.
Mousset (A.), Un témoin ignoré de la Révolution, le comte de Fernan Nuñez, ambassadeur d'Espagne à Paris (1787-1791), Paris, 1924.
Nières (C.), (dir.), Histoire de Lorient, Toulouse, Privat, 1988.


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