Histoire de l'immigration et des étrangers en Bretagne (chapitre 3)


Artisans, réfugiés et " gens de passage " : les étrangers dans la ville et dans le port (1815-1850)


Précédemment :


        Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, la Bretagne souffre d'un excédent démographique et l'économie, malgré l'essor timide de l'industrie textile et des forges, ne parvient pas à employer une main-d’œuvre pléthorique. surplus de population et absence de dynamisme économique, doublés d'une crise frumentaire dès 1817, font des campagnes bretonnes des terres génératrices de paupérisation. Selon Guy Haudebourg, 40.000 mendiants résident dans le Finistère en 1830, et autant dans les Côtes du Nord ; et comme le souligne Joël Cornette, les Bretons les plus exposés à la fragilité sociale n'ont d'autre issue, pour " échapper à ce cadre misérable ", que de quitter leurs villages. Cet exode se fait d'abord des campagnes vers les villes, puis vers des horizons plus lointains,transformant la Bretagne en terre d'émigration. Dans ce contexte, la place pour l'immigration reste très limitée. Cependant, les départements bretons reflètent, certes en nombre très réduit, la même diversité de populations étrangères que le territoire national, les mêmes catégories de réfugiés et les mêmes mouvements migratoires de " l'intérieur ", notamment en provenance d'Auvergne. Par sa position maritime, la Bretagne demeure un espace de passage pour les étrangers et de transit pour les voyageurs où toutes les catégories sociales et de plus en plus de nationalités sont représentées, y compris les populations des colonies. mais les étrangers, bien que peu nombreux, n'échappent pas plus que les Bretons les plus démunis à la précarité. En 1815, le préfet d'Ille et Vilaine constate la présence de " Portugais, Suédois et autres qui se trouvent à Saint-Malo sans moyens de subsistance ". Les rapports de police et les registres de voyageurs signalent parmi les étrangers des populations instables, vivant dans des conditions difficiles, aux frontières de la marginalité, mais qui ne basculent, en définitive, que rarement du côté de la criminalité.

        Dans la France de la première moitié du XIXème siècle, pour la grande majorité de la population, la notion " d'étranger " ne recouvre pas la définition qu'en donne le législateur et encore moins l'acception actuelle. A l'échelon local, " l'étranger " désigne celui qui n'appartient pas au périmètre connu et au sein de la Bretagne, les populations des différents " terroirs " peuvent ainsi se percevoir comme étrangères les unes par rapport aux autres. Les relations et représentations engendrées par les mouvements migratoires entre Basse et Haute-Bretagne en témoignent. Gérard Noirel explique que " le cadre d'une régions dépasse l'horizon local, [...] qu'il met en contact des individus qui autrefois n'avaient pas de rapports entre eux [...]. C'est au moment même où la Bretagne cesse d'être une entité politique, à partir de la Révolution française, que débutent le discours sur sa spécificité qui deviennent des enjeux de luttes entre des groupes concurrents ". Aussi, c'est sur l'ensemble des XIXème et XXème siècles que l'évolution des représentations de l'étranger en Bretagne mérite d'être appréhendée, à l'aune de la dialectique entre l'expression d'une identité bretonne et l'émergence du sentiment d'appartenance nationale. Comme le souligne G. Noiriel, " pour l'étrangeté des immigrés apparaisse dans la conscience collective, il fallait que les Français se perçoivent eux-mêmes comme un tout homogène, un collectif ".

La ville lieu privilégié de résidence et de travail des étrangers et des réfugiés

        Durant le premier XIXème siècle, la majorité des étrangers présents en Bretagne sont des citadins exerçant principalement des activités d'artisanat et de commerce. Britanniques, Suisses, Belges et Hollandais, Allemands, Piémontais et Italiens constituent les groupes dominants. L’installation de propriétaires et de " rentiers " anglais dans le Finistère, à Dinan, en pays malouin et à Rennes  devient significative dès les années 1820-1830. Hormis les Anglais, qui se distinguent par un statut social et une situation matérielle plus élevés, des " spécialités " professionnelles caractérisent ces populations au même titre que les originaires des différents terroirs français recensés dans l'enceinte urbaine ; chocolatiers et marchands d'allumettes espagnols, tailleurs allemands, plâtriers figuristes italiens... L'exemple des pâtissiers suisses reste l'un des plus emblématiques de la corrélation entre lieux d'origine et savoirs faire. Leur installation en Bretagne s'inscrit dans la continuité de filières migratoires anciennes qui touchent aussi la plupart des autres régions de France. En effet, depuis le XVIIIème siècle des pâtissiers et confiseurs suisses, en majorité natifs du canton des Grisons, quittent leur pays pour s'établir à l'étranger. En Bretagne, sous la Monarchie de Juillet, leur présence est significative dans les chefs-lieux de département (Quimper, Rennes, Saint-Brieuc, Vannes, Nantes) et à Brest, mais aussi dans les villes moyennes (Lannion,  Morlaix, Quimperlé...). Les Suisses sont à cet égard représentatifs de l'inscription d'un groupe dans la vie locale des cités bretonnes et de l'entretien de réseaux très actifs avec le pays d'origine : les registres de délivrance de livrets ouvriers font état de jeunes gens des Grisons venant effectuant chez leurs compatriotes installés en Bretagne.

        Dans les années 1820-1850, la Bretagne accueille, comme les autres régions de l'Ouest, des populations réfugiées après l'échec des révolutions nationales (Piémontais,  Italiens, Polonais, Allemands) ou lors des troubles qui affectent la péninsule ibérique (libéraux portugais, carlistes espagnols). Ces réfugiés sont d'abord regroupés dans des dépôts spécialement créés pour permettre leur contrôle. en 1829, les réfugiés portugais, au nombre de 633, sont dirigés vers les départements de la Mayenne et d'Ille et Vilaine, en particulier au château de Fougères. Les années suivantes, avec l'arrivée plus massive d'Espagnols, d'Italiens et de Polonais, les dépôts font plus nombreux. Selon Patrick Harismendy, Auray, Belle-Île, Lorient et Vannes dans le Morbihan, Dol, Hédé, Fougères et Rennes pour l'Ille et Vilaine et Dinan dans les côtes du Nord reçoivent cette affectation. Avec la loi du 21 avril 1832 qui supprime les dépôts, le gouvernement est autorisé à assigner des destinations de résidence aux réfugiés, dans les régions les plus éloignées de leurs pays d'origine. Les villes de Bretagne reçoivent ainsi un grand nombre des réfugiés provenant des grands dépôts de Moulins, Rodez et Besançon, ainsi que des réfugiés " isolés " qui continuent à arriver après 1833. Les articles, ouvrages et mémoires de maitrise relatifs à la question des réfugiés en Bretagne de la Restauration à la Seconde République sont assez nombreux et donnent des éléments précis sur les effectifs, la répartition géographique et les itinéraires professionnels des réfugiés, amis aussi sur leurs conditions d'accueil et sur les représentations dont ils sont l'objet. Par ailleurs, les archives nationales, départementales, communales et hospitalières présentent des sources abondantes sur ce sujet. D'une part parce que ces populations sont soumises à un contrôle régulier des ministères, des préfectures et des municipalités pour leurs affectations, leurs déplacements, les subsides accordés aux plus nécessiteux, et d'autre part parce que des administrations, tels les Ponts et Chaussées pour les Polonais, ont employés des réfugiés, constituant ainsi des dossiers personnels. Enfin, des sources imprimées, relevant du domaine de la littérature, du libelle ou de la pétition, permettent de compléter ce corpus.

Le port : des étrangers en mouvement entre univers carcéral, espace de négoce et monde ouvrier émergeant

       Les présences étrangères dans le port de Brest pendant la première moitié du XIXème siècle restent pour l'essentiel liées à l'univers carcéral. La première de ces présences est constituée par les condamnés étrangers qui représentent 4 % de la population du bagne et des prisons en 1836 et au rang desquels figurent les prisonniers passés à la postérité : Bou Maza, " détenu hors-ligne " en 1848 ou Amboise, dit John, né à Sainte Lucie (Antilles anglaises), " nègre libre arrivé à Brest en 1838 ", magnifié en ces termes par Gustave Flaubert dans son Voyage Bretagne : " un magnifique nègre de six pieds de haut [...] Roi du bagne de par le droit du muscle, on le redoute, on l'admire ". La deuxième présence est alimentée par des gens de passage, arrivés par la mer, auxquels est proposé - ou imposé - en guise de secours, un hébergement provisoire dans le périmètre du bagne. Par exemple, en 1823, pendant l'Expédition d'Espagne, deux navires espagnols, La Nueva Velox Mariana et Le Neptune, placés sous séquestre, stationnent en rade de Brest durant six moix. L'intendant de la marine propose " de transférer les marins au bagne de La Cayenne " à Recouvrance, et de " maintenir à bord les passagers qui ne peuvent être admis à l'hôpital, ni considérés comme des prisonniers de guerre ". Quelques années plus tard, 32 Espagnols, accusés de piraterie puis acquittés par le tribunal maritime, sont temporairement logés la La Cayenne. La troisième présence correspond aux garde-chiourme, profession jouissant d'une mauvaise réputation aux yeux des Brestois, et qu'occupent quelques étrangers, notamment des ressortissants des États allemands.

        Lorient, de son côté, poursuit son rêve de porte de l'Europe vers l'Amérique, en vain : en 1840, la chambre de commerce de la ville présente un projet de port transatlantique que me Ministère de la Marine ne retient pas. Si le port de Morbihan apparaît comme l'une des villes de Bretagne où l'immigration - en provenance des départements voisins ou plus lointains - est la plus forte, Claude Nières précise qu'il s'agit " d'une immigration passive [...], résultat d'affectation pour les hommes de troupes ou de mutation pour les fonctionnaires ". Mais la ville compte très peu d'étrangers, alors que plus au sud, en Loire-Inférieure, l'établissement d'Indret (installée dans la commune actuelle d'Indre près de Nantes, Indret était une manufacture de canons qui fournissait la Marine Royale, dirigée par William Wilkinson, un ingénieur anglais, inventeur d'un nouveau type de four), dépendant de l'arrondissement maritime et de l'arsenal de Lorient, enregistre un taux d'ouvriers étrangers proche de 4 %, sans compter les populations des colonies. Ces Belges, Lituaniens, Polonais, Sardes, Suédois... sont pour la plupart ajusteurs, tourneurs, forgerons ou manœuvres.

Bonhommé Ignace, Forgeage au marteau-pilon dans les ateliers d’Indret de l’arbre coudé d’une frégate à hélice de 600 chevaux, 1865.

        Si Brest et Lorient, avec la présence du personnel de la Marine et des arsenaux, constituent en Bretagne des " enclaves françaises ", Saint-Malo, sous la devise " ni Breton, ni Français, Malouin suis ", s'imagine et cultive un esprit d'insularité auquel ne doivent pas rester insensibles les Britanniques déjà implantés dans la cité malouine et dans ses voisines Saint-Servan et Paramé.

        Le port est un univers de marins et de négociants auquel les étrangers prennent part durant les premières années du XIXème siècle, en particulier les Irlandais et les Scandinaves. Les Irlandais connaissent des destins et des situations sociales très différentes. A Morlaix, par exemple, la famille de Jean Swiney, négociant et propriétaire du château de Guerrand, donne un député au Finistère, tandis que la famille Gibbons, réfugiée, se retrouve dans une situation précaire après que le père ait embarqué au Havre comme second capitaine sur une baleinière en partance pour les mers du Sud. Dans la tradition des relations commerciales établies depuis le XVIIème siècle entre les ports finistériens et la Scandinavie autour du commerce de la rogue (œufs de poisson encore contenus dans le ventre de la femelle), des Norvégiens s'établissent à Douarnenez et à Quimper, dès les années 1830. Originaire de Bergen, exercent comme agents d'affaires et négociants. Une agence consulaire est même ouverte à Quimper et d'autres familles émigrent de Norvège vers la Cornouaille. Dans les autres ports, quelques officiers des marines marchandes suédoise et danoise élisent domicile.

       Le port est aussi un point d'escale, et pour les étrangers un soupir entre émigration et immigration. Les registres de contrôle des passeports délivrés dans les ports bretons témoignent de l'intensification du mouvement des voyageurs à partir des années 1820. Nombre de villes côtières bretonnes ont connu une reconversion dans l'activité de cabotage, faisant aussi la liaison avec les têtes de lignes de navigation qui desservent les ports plus importants. Saint-Malo est en liaison régulière avec les îles anglo-normandes ; le bateau à vapeur met les ports de Morlaix et du Léguer à Lannion, en relation avec l'Angleterre, via Le Havre. À Morlaix, des passagers viennent même de Brest par voitures pour embarquer. À Lannion, par exemple, les registres de passeports des voyageurs révèlent, à côté des propriétaires anglais installés dans la région et des commerçants de Jersey et Guernesey, des négociants venant d'Angleterre et rentrant, via Bordeaux, dans leur pays, en Sicile, en Espagne, au Portugal, au Brésil ou en Colombie..., Audierne, Le Conquet, Roscoff, Perros-Guirec ou Cancale connaissent aussi une augmentation du nombre de voyageurs étrangers.

Lazaret de Mindin à Saint Brévin les Pins en Loire Atlantique.

        Le port est enfin le lieu de surveillance et de contrôle par excellence. Surveillance d'abord, de la part des autorités, des mouvements de voyageurs et de navires, en particulier des entrées et sorties d'étrangers ; surveillance sanitaire, ensuite, avec les risques d'épidémie que la police maritime tente de prévenir par les mises en quarantaine, l'instauration de périmètres de cantonnement ou les projets de lazarets comme à Saint-Malo, Saint-Servan, Cancale, Lorient et Brest. Surveillance, enfin, des tensions qui, partant des quais, menacent de refluer vers la ville et ses quartiers plus " paisibles " ou qui risquent de peser sur les relations diplomatiques entre États lorsqu'elles se portent contre un vaisseau battant pavillon étranger.
        Ainsi, les espaces citadins et portuaires restent en Bretagne les lieux privilégiés de séjour ou d'installation des étrangers, même si, par " osmose territoriale ", certaines communes rurales situées en périphérie des villes accueillent déjà quelques étrangers. Alors que le mouvement des étrangers dans les ports bretons s'intensifie en ce milieu de XIX siècle et atteint des niveaux inégalés en ce qui concerne les populations civiles circulant librement, la Bretagne assiste à une certaine sédentarisation des étrangers présents dans l'espace urbain. En témoignent, entre autres, les naturalisations. Selon les dossiers répertoriés dans la base "NAT" du Centre historique des archives nationales, les admissions à domicile et naturalisations intervenues de 1814 à 1851 représentent, pour l'ensemble des quatre départements de la région, un peu moins de 300 dossiers, dont 40 % pour le Finistère, 24 % pour le Morbihan, 21 % pour l'Ille-et-Vilaine et 15 % pour les Côtes-du-Nord. Les nationalités les plus représentées sont les Allemands et Prussiens, les Belges et Hollandais, les Suisses, les Italiens et Sardes, dans des proportions à peu près équivalentes ; ces groupes sont suivis par les Britanniques, les Espagnols et les Polonais. Ces naturalisations concernent des populations implantées dans les villes et dans les ports : artisans ou commerçants, employés ou officiers de l'État : travaux publics, douanes, contributions directes, marine, gendarmerie... 


Pour en savoir plus :

ANDRIEUX (J.Y.), Forges et hauts-fourneaux en Bretagne du XVIIème au XIXème siècle, Saint-Herblain, 1987.
CORBES (H.), Les émigrés polonais dans les Côtes du Nord de 1833 à 1870, In Société d'émulation des Côtes du Nord, T 98, pp. 80-97, 1969.
DELOUCHE (D.), (dir.), Artistes étrangers à Pont-Aven, Concarneau et autres lieux de Bretagne, Rennes, 1989.
HARISMENDY (P.), Les réfugiés politiques en Bretagne (1830-1848), In Annales de Bretagne et des pays de l'ouest de la France, T 19, n°4, p 43, 2002.
HAUDEBOURG (G.), Mendiants et vagabonds en Bretagne au XIXème siècle, Rennes, 1998.
LE BOULANGER (J.M.), Douarnenez de 1800 à nos jours : Essai de géographie historique sur l’identité d’une ville, Rennes, 2000.
LE DISEZ (J.Y.), Étrange Bretagne, récits de voyageurs britanniques en Bretagne (1830-1900), Rennes, 2002.
NOIRIEL (G.), Population, immigration et identité nationale en France, XIX-XXème siècle, Paris, 1992.
TANGUY (J.F.), Les réfugiés portugais dans l'Ouest (1829-1834) : l'émigration politique d'une élite, In Annales de Bretagne et des pays de l'ouest de la France, T 19, n°4, p 60, 2002.



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