Histoire de l'immigration et des étrangers en Bretagne (chapitre 4)


Premières immigrations " industrielles " et attrait de la Bretagne pour les artistes étrangers après 1850

Parc Oberthür de Rennes.

Précédemment :


1851-1913 : le temps des premières immigrations " industrielles ", des artistes et de la villégiature

        Avec moins de 2.000 personnes recensées, constituant seulement 0,08 % de la population totale, la Bretagne compte peu d'étrangers y résidant durablement. D'autre part, les étrangers comptabilisés en Bretagne ne représentent que 0,5 % des étrangers présents en France à la même date, alors que la population totale des départements bretons [la Loire Atlantique n'est malheureusement pas prise en compte dans l'étude, alors que le département est breton jusqu'en 1941 !] constitue 6,5 % de la population totale de la France !

        La présence des étrangers reste encore circonscrite au monde des villes. Par exemple, dans le Finistère, dans la décennie 1850, 90 % des étrangers vivent à Brest, Lambézellec, Landerneau-Pencran, Morlaix, Quimper, Quimperlé. Ce sont des Britanniques à près de 70 %, des Suisses à hauteur de 15 %, des Allemands, Belges et Italiens pour 10 %. Cependant, la Haute-Bretagne connaît déjà une pénétration dans les arrondissements ruraux, notamment le département d'Îlle et Vilaine : le sous-préfet de Redon écrit en 1854 : " pour les divers corps de métiers, nous avons à peine 25 ouvriers étrangers dans le canton ".

L'usine à gaz de la ville de Brest.
        Les années 1850-1860 sont marquées en Bretagne par le développement du chemin de fer qui atteint Rennes en 1857 et Brest en 1865, facilitant les déplacements et les migrations. Avec la mécanisation de l'industrie, des étrangers sont sollicités, dans les petits centres industriels qui se développent en Bretagne, pour conduire les machines, mener les travaux ou former une main-d’œuvre bretonne peu rompue à ces techniques. Des contremaîtres écossais sont recrutés dès les années 1840 à Landerneau par l'industrie linière. Des investisseurs étrangères prennent également part au processus de modernisation de la Bretagne : John Morley Burnett Stears, industriel écossais naturalisé français, né à Brest, concessionnaire en 1841 de l'éclairage de Brest fait construire l'usine à gaz de la ville dans la commune voisine de Saint-Marc.

        Ces initiatives industrielles amènent, pour la première fois en Bretagne, des ouvriers étrangers en grand nombre. L'industrie linière de Landerneau emploie dans les années 1846-1853 près de 300 Britanniques, essentiellement des Écossais recrutés par le directeur de la filature, lui-même écossais d'origine. Ces ouvriers et ouvrières, fileurs ou peigneurs, logent avec leur famille à Landerneau au " village des Écossais " ou à Pencran. Une société de secours mutuels est créée entre ces ouvriers ; un pasteur presbytérien, Charles Frazer, est " envoyé par la Société de l'église d’Écosse pour servir d'aumônier à ces ouvriers et d'instituteur pour l'enseignement religieux et moral de leur enfants ". Dans les Côtes-du-Nord, une expérience du même ordre est réalisée en 1865-1873 avec des mineurs anglais au gisement de plomb argentifère de Trémuson. Dans les monts d'Arrée, les mines de Huelgoat, Poullaouen et Locmaria, déjà exploitées par un ingénieur et des ouvriers allemands au XVIIIème siècle, font une nouvelle fois appel aux maîtres mineurs et ingénieurs allemands, tandis que des étudiants de l’École des mines de Paris viennent y effectuer leur stage. Dans les années 1860, James Ladame, ingénieur suisse, devient sous-directeur de la mine de Locmaria-Berrien qui ferme définitivement en 1868.


        Le savoir-faire des étrangers en Bretagne s'exprime aussi dans le domaine du bâtiment, avec les plâtriers et mosaïstes italiens, ou du bois, avec les ébénistes allemands. Parmi eux, Charles Brevini père qui s'installe comme entrepreneur de maçonnique et plâtres à Quimperlé ; en 1856, il réalise les voûtes du couvent des Ursulines et, en 1886, Charles Brevini fils restaure la ferme de Kerdaniel, deux sites aujourd'hui inscrits à l'Inventaire des monuments historiques. Autre itinéraires, celui de Jules Heyer, facteur d'orgues originaire de Silésie, ayant immigré à Quimper dans les années 1840. Dès 1847, Heyer participe, sous la direction de Cavaillé-Coll, à la restauration de l'orgue de la cathédrale de Quimper avant d'ouvrir son propre atelier dans lequel il emploie d'autres Allemands. La fabrique de Jules Heyer œuvre alors à la construction ou à la restauration d'orgues dans toute la Bretagne.

       La Guerre de Crimée mène dans la région quelques prisonniers de guerre, qui sont employés aux travaux agricoles dans les Côtes-du-Nord, et celle de 1870 conduit à l'internement en Bretagne de prisonniers de guerre allemands, notamment à Belle-Île. Mais la guerre de 1870 - avec ses migrations de l'Intérieur - a aussi des répercussions sur l'économie bretonne. Des Alsaciens repliés viennent en effet y installer leurs usines : l'entreprise Bullier et Pitet fait de Saint-Brieuc " la capitale européenne de la brosserie avec Nuremberg " pendant que le choix du ministère de la Guerre d'installer les casernes d'Alsace-Lorraine à Vannes transforme la ville au centre de garnisons de premier plan.


        Dans les ports, la chassé-croisé des voyageurs s'intensifie. L'émigration des jeunes Bretons est évaluée par Christian Bougeard à 400.000 personnes de 1851 à 1911, auxquelles s'ajoutent les migrants saisonniers vers Jersey, l'Angleterre, la vallée de la Loire... Mais les ports bretons deviennent aussi des lieux de départ pour des étrangers qui cherchent à émigrer vers l'autre côté de la Manche ou de l'Atlantique. Des instructions sont d'ailleurs données aux préfets et à la police maritime afin de renforcer la surveillance des étrangers susceptibles de s'embarquer à destination de l'Amérique. Les demandes de " passage " présentées à partir des années 1860 par des étrangers augmentent au rythme des départs des Européens vers Ellis-Island. Mais les ports bretons assistent aussi à une internationalisation des entrées. En 1857, 6 Chinois, arrêtés à Sainte-Hélène par la Marine et accusés de piraterie, sont mis aux mains de la justice à Brest. En 1875, ce sont des marins chinois faisant partie de l'équipage du brick français HL qui sont conduits dans le Finistère. Dans le port de Brest débarquent des soldats étrangers de l'Armée française d'occupation du Mexique, des zouaves pontificaux recrutés au Canada, des Italiens de retour des États-Unis, des prisonniers étrangers et coloniaux rapatriés de Nouvelle-Calédonie et de Cayenne... Les Paquebots transatlantiques du Havre à New York font escale à Brest jusqu'en 1874 : en 1868, sur 367 passagers ayant pris place à bord du Ville de Paris au départ des pontons de l'Hudson, 144 débarquent à Brest parmi lesquels l'ancien maire de New York. D'autres ports, de moindre importance, se lancent dans l'aventure des lignes transnationales : en 1906, un service mixte de transport par bateau de personnes et de marchandises est inauguré entre Plymouth et Plougastel. Mais les déplacements s'intensifient aussi sur la terre ferme : Allemands vendant des fleurs artificielles en papier dans les villes du littoral, acrobates arabes donnant un spectacle d'exercices à Rennes auquel assistait " une foule considérable ", cirques, musiciens et chanteurs ambulants venant d'Europe, d'Amérique ou d'Afrique du Nord, maquignons allemands aux foires de Plouvorn ou plus tard " zoos humains " exhibés dans le cadre de la propagande coloniale en métropole. Les registres d’écrou indiquent aussi la recrudescence de mineurs ou de jeunes adultes, anglais, suisses ou encore belges arrêtés pour vagabondage ou mendicité. Les dossiers de délivrance des carnets anthropométriques attestent, dès les années 1900, d'une présence assidue en Bretagne de colporteurs kabyles originaires des douars de la région de Fort-National que l'on retrouve aussi bien à Rennes et Fougères que dans le Finistère. Désormais, le passage d'étrangers ne se limite plus aux grandes villes et aux zones côtières, mais pénètre aussi la Bretagne de l'intérieur.

Le comte Rochaïd Dahdah, promoteur de la ville de Dinard.

       Depuis le début du XIXème siècle, l'immigration de Britanniques et de Suisses favorise la structuration d'églises protestantes (méthodistes, calvinistes...) et anglicanes dans le ressort des consistoires de Brest et de Nantes (Finistère, Lannion, Dinan, région malouine, Rennes et Lorient). Les dossiers conservés en série V des archives départementales renseignant sur l'organisation du culte, sur le nombre de fidèles, sur les craintes des autorités en matière de prosélytisme, sur la construction de temples et sur les pasteurs, tels James William Money à Saint-Servan. Un autre aspect de la présence britannique en Bretagne concerne l'essor de la villégiature, en particulier sur la Côte d’Émeraude qui attire dès le Second Empire une population cosmopolite : Américains, Russes, Ottomans... Dinard, Cancale, Saint-Lunaire, Saint-Malo, Saint-Servan et Paramé deviennent des lieux de séjour prisés par les familles royales et princières, les hommes politiques, les hommes politiques, les hommes de lettres et artistes de toutes nationalités. Par exemple, le comte Rochaïd Dahdah, libanais installé à Dinard, devient le premier propriétaire de la station tandis que Lawrence d'Arabie y passe son enfance de 1891 à 1894. A la Belle Époque, l'essor de la villégiature et des stations balnéaires conduit les autorités préfectorales et municipales à imposer une surveillance policière spécifique et, avec la recrudescence de la spéculation immobilière, une plus stricte réglementation. L'effervescence de cet univers mondain amène aussi de nombreux étrangers à venir travailler sur la côte comme employés d'hôtels, de restaurants, de casinos et comme chauffeurs, nurses ou personnels de maison. Par ailleurs, des musiciens étrangers sont engagés pour la saison dans les stations : par exemple, en 1895, l'orchestre napolitain au casino de Dinard est composé d'un chef de troupe napolitain et de 4 Berlinois. Enfin, la " colonie " Britannique favorise le développement du sport moderne en Bretagne. Les Anglais fondent à Dinard le premier club de Tennis de France et l'équipe de football de Saint-Servan ; à Rennes des étudiants anglais sont à l'origine de la création du Stade Rennais et à Saint-Brieuc, ce sont des étudiants de Jersey qui introduisent la pratique du football !


" Une impression de charme indicible " : artistes, voyageurs et écrivains en Bretagne

Thomas A. Trollope (1810-1892)
        Dès les années 1820-1830, la Bretagne connaît une affluence de voyageurs, écrivains et artistes étrangers à la recherche d'un " exotisme ", particulièrement en Basse-Bretagne où " l'usage du Breton et la variété des costumes locaux ajoutent encore à l'insolite et au dépaysement ". Leurs récits, œuvres et chroniques sont à la fois un regard porté sur la société bretonne et une source d'information sur le séjour, l'installation ou la vie des étrangers dans la région. Les parcours sont aussi nombreux que variés et les exemples qui suivent ne constituent qu'un simple échantillon. Henri-Daniel Nether, originaire de Varsovie, décore le théâtre de Saint-Brieuc en 1810-1811. George Edmonds séjourne à Saint-Pol-de-Léon, d'où il correspond avec le Morning Chronicle de Londres. Thomas Trollope, ramène de France Summer in Brittany et Sir Samuel Ferguson, poète irlandais, Adieu to Brittany. Alfred Provis s'installe dans la région de Saint-Pol pour y peindre des intérieurs dans les années 1860. Denys et Eugène Bühler, paysagistes d'origine suisse, dessinent et aménagent les parcs du Thabor et Oberthür à Rennes, du château de Combourg, du domaine de Kerguéhennec (29) et du manoir du Pérennou à Plomelin (29). Bien sûr L’École de Pont-Aven compte dans ses rangs de nombreux étrangers : Jens F. Willumsen, danois, Thomas A. Harrison et son frère Birge L., américains ou Amélie Lundhal et Hélène Schjerfbeck, finlandaises. Sur les traces de Paul Gauguin, les Nabis découvrent aussi la Bretagne : Jan Verkade, le " nabi obéliscal " dont le baptême a lieu à Vannes en août 1892, Mogens Ballin, le " nabi danois ", Josezf Rippl-Ronai, le " nabi hongrois ", Félix Valloton, H.G. Ibels, le " nabi journaliste "... Citons encore, le céramiste italien Rosetti installé dans le Finistère sud ou Charles Fromuth, peintre américain établi à Concarneau. Si certains de ces visiteurs ne font en Bretagne qu'un court séjour, la plupart y retourne régulièrement et un grand nombre s'y installe définitivement.

Mogens Ballin et sa femme par Félix Vallonton, Bois gravé en noir, 1898.

        Par rapport à la situation de 1851, le nombre des étrangers en 1896 connaît une baisse légère dans les Côtes-du-Nord (- 10 %) et plus prononcée dans le Finistère (- 30 %), alors qu'il est en augmentation dans le Morbihan (+ 35 %) qui reste cependant le département comptant le moins d'étrangers. L'Îlle et Vilaine voit le nombre d'étrangers doubler par rapport à 1851 (1.250 soit + 90 %). En termes de nationalités, les Britanniques, au nombre de 1240 (soit 54 % des étrangers en Bretagne), arrivent en première position dans les 4 départements (58 % des étrangers en Côtes du Nord, 61 % dans le Finistère, 64 % en Îlle et Vilaine, et seulement 25 % des étrangers établis dans le Morbihan). Le renforcement de la présence des Britanniques dans la région de Dinan-Dinard-Saint-Malo et à Rennes explique les fortes proportions constatées en Îlle et Vilaine. Par importance numérique, les principales nationalités ensuite représentées en Bretagne en 1896 sont les suivantes : Belges, Italiens, Suisses (177), Allemands et Américains du Nord comme du Sud (125). En définitive, les résultats par nationalités présentent peu de changements par rapport à 1851, hormis deux. Premièrement les Espagnols et les Polonais sont bien moins représentés. Deuxièmement, la palette des nationalités présentes en Bretagne est plus large en 1896 : par exemple, la région enregistre la présence de 23 Luxembourgeois. Enfin, le nombre des personnes naturalisées est en augmentation sensible.


        Cette fin de XIXème siècle est aussi marquée par les premiers conflits du travail opposant ouvriers locaux et étrangers. Et la Bretagne n'est pas exempte de la montée du nationalisme qui se fait plus particulièrement sentir dans les ports à l'occasion d'incidents entre marins français et étrangers. A la veille de la signature de l'Entente Cordiale, quelques ouvriers parcourent les rues de Dinard aux cris de " Vive la Russie ! A bas les Anglais ! " ; et en août 1905, au casino de Saint-Malo, lors d'un concert placé sous le patronage du Comité Jacques Cartier et de la municipalité, le chansonnier breton Théodore Botrel entonne en refrain " Sus et mort aux Anglais ", suscitant " le mécontentement de la colonie anglaise  ".

Pour aller plus loin :

Blavier (Y.), La Société linière du Finistère, ouvriers et entrepreneurs à Landerneau au XIXème siècle, Rennes, 1999.
Delouche (D.), (dir.), Artistes étrangers à Pont-Aven, Concarneau et autres lieux de Bretagne, Rennes, 1989.
Di Nocera (H.), Le protestantisme en Haute-Bretagne au XIXème siècle, mémoire de maîtrise d'histoire, Rennes II, 1986.
Geslin (C.), Sainclivier (J.), La Bretagne dans l'ombre de la IIIème République, Rennes, 2005.
Le Disez (J.Y.), Étrange Bretagne, récits de voyageurs britanniques en France (1830-1900), Rennes, 2002.
Legay (J.P.), (dir.), Histoire de Vannes et de sa région, Toulouse, 1988.
Nières (C.), (dir.), Histoire de Saint-Brieuc et du pays briochin, Toulouse, 1991.


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