Le fief normand du roi Richard d'Angleterre : Château Gaillard (2011)

L'ombre de l'histoire franco-anglaise.
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Une situation stratégique.

         Château Gaillard est implanté dans la commune des Andelys (Eure), sur un site dominant la Seine de 90 mètres, sans être au sommet de la petite colline qui le domine, mais bien situé à une courbe du fleuve, face à une île. C’est la position choisie en 1189 par Richard Cœur de Lion, héritier de la couronne d’Angleterre et duc de Normandie pour défendre la Vallée de la Seine contre son voisin, le roi Philippe Auguste.

        Les rois d’Angleterre et de France sont en lutte depuis 1060, bien que Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste se connaissent personnellement. Ils se sont en effet rendus ensemble à la 3ème Croisade pendant l’hiver 1190-1191. Le roi de France rentre seul avant la fin des opérations et entreprend de conquérir la Normandie en l’absence de Richard Ier, comme on le nomme en Angleterre. Après un conflit, qui se termine par la défaite du roi français lors de la bataille de Fréteval près de Vendôme, les deux combattants signent le traité de Gaillon en 1196 par lequel le roi anglais cède au roi français les places fortes de Vernon et de Gaillon plus à l’Ouest. Mention est expressément faite dans le texte que le site des Andelys – on parle du manoir d’Andeli – qui est propriété des évêques de Rouen, ne peut être fortifié. Preuve s’il en est que l’idée était dans l’air du temps.

L'impressionnant Château-Gaillard.
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Un château symbolique pour montrer la puissance de Richard.

         C’est pourtant bien cet endroit que choisit Richard pour y édifier un système complexe fortifié de défense sur la colline pour le haut et, pour le bas, un barrage de la Seine, l’estacade, pour couper l’accès à Rouen en terre de France. En 1197, il négocie avec l’archevêque Gautier de Coutances et échange plusieurs de ses possessions normandes contre Les Andelys. Le site lui paraît stratégiquement également intéressant à un autre titre, c’est la pierre déjà présente sur place, facile à extraire, à creuser en galeries souterraines et à monter en muraille. C’est là qu’il édifie le Château de la Roche, nommé aussi "de la Roque". Sa construction décidée en 1196, débutée en 1197, est achevée en 1198. Richard meurt cependant l’année suivante au siège de Châlus, au nord-est du duché d’Aquitaine, l’autre duché également possession anglaise en guerre avec le Royaume de France.

Reconstitution.
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Un système complexe qui épouse le modelé du site.

        Il est conçu selon un schéma reposant à la fois sur les principes de « la défense passive » grâce à un mur épais pour dissuader l’ennemi d’attaquer et sur « la défense en profondeur » qui consiste à multiplier les obstacles à l’avancée de l’ennemi pour atteindre la grosse tour ronde, le cœur de la citadelle. La nouveauté de Château-Gaillard est que les deux entités emboitées normalement l’une dans l’autre sont ici séparées, avec d’une part la partie proprement défensive située plus près de la Seine et le donjon en arrière dans une seconde partie plus en hauteur.

Le site stratégique et particulier.
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        A cette double implantation territoriale se surajoute une double fonction défensive et résidentielle. Les éléments défensifs étaient pour la plus part visibles pour assurer la dissuasion et les éléments de vie étaient soient peu visibles soient souterrains. Cette dimension a beaucoup d’importance. C’est du sous-sol qu’ont été extraites les pierres qui ont été taillées sur place pour gagner la course du temps lors de la construction, au point, comme les fondations au profil bombé le montrent, que les joints de mortier n’ont pas eu le temps de sécher et de durcir. Ils se sont écrasés sous le poids des pierres. Les galeries d’extraction creusées à des fins militaires ont pu alors servir de lieux de stockage pour la nourriture et les autres denrées nécessaires à la vie des assiégés en période normale mais aussi pour résister à des sièges longs. C’était de la stratégie élaborée.

        Ces innovations et le souci d’assemblage des différentes parties de Château-Gaillard ont contribué à renforcer l’image d’une forteresse invincible. La rapidité de la construction a contribué également au mythe de Château-Gaillard. Son appellation en témoigne. Un autre élément enfin a rajouté au prestige de cet ensemble défensif au fil du temps, comme dans un raisonnement a contrario, c’est la volonté des deux souverains de conquérir ce milieu de colline faisant face à la Seine. S’ils se battaient autant, c’est que Château Gaillard le valait bien.

Un château érigé en un peu plus d’an par Richard et qui tombe en un an au bénéfice de Philippe

        La mort du roi Richard Ier, auquel succède son frère Jean, réveille les appétits de reconquête du roi français qui s’empare en 1202 du poste avancé de Boutavant protégeant par la Seine la forteresse de Château-Gaillard. Il entreprend son blocus l’année suivante en 1203 et attaque le château qui se rend le 6 mars 1204, après un siège d’un an. Au cours de ce blocus, Philippe-Auguste avait fait creuser un double fossé protégé par 14 beffrois. Cette fois-ci c’est l’assaillant français qui renforce les défenses de Château-Gaillard, pour faire le siège des combattants anglais et des 1.200 habitants du lieu-dit « La Couture » près de la Seine qui s’y étaient réfugiés. 

        Conçu pour sa capacité à supporter des sièges, il apparaît en effet comme un refuge aux yeux des habitants proches. Mais les vivres stockés pour durer un an ne peuvent suffire aux soldats, s’il faut les partager avec autant de réfugiés civils. Ceux-ci sont alors chassés de la première enceinte protégée en plein hiver ; ils errent prisonniers de la seconde enceinte et meurent de faim et de froid. C’est la première fois dans l’histoire de Château Gaillard qu’il est fait mention de civils habitant le hameau voisin. L’histoire transmise par les textes n’aurait probablement été qu’un fait parmi d’autres à porter au coût humain de la lutte, si Francis Tattegrain, un peintre du XIXe siècle, n’avait retracé sur un tableau à l’huile en 1894 la terrible agonie et le dépeçage d’une jeune femme du groupe pour assouvir la faim des agresseurs.

La boucle de la Seine au niveau des Andelys.
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Les (petit) Andelys avec à droite les hangars de la verrerie Holophane créée en 1921 par J. Wyatt, homme d’affaire étasunien.
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La poursuite de la lutte pendant les Guerres franco-anglaises (dites de 100 ans).

         Le château, désormais revenu en 1204 au sein du Royaume de France, a perdu sa légitimité anglaise. Il commence une nouvelle vie faite d’oubli, d’un manque certain d’entretien loin du pouvoir. A la fin du XIVème siècle, des travaux de consolidation sont pourtant menés. Au début du XVème siècle, une quarantaine de soldats y vivent.

        En réalité cette forteresse réputée inexpugnable est ensuite reprise tour à tour par les Anglais et les Français. Elle revient pendant 10 ans dans le giron anglais, en 1419, au bout de 16 mois de siège, avant que les Français la reprennent et la reperdent à nouveau en 1430 pendant 20 ans cette fois-là. Cette fois-là, 5 semaines de siège sont nécessaires (seulement) à Charles VII, roi de France, pour reprendre la citadelle. C’est la dernière séquence anglo-française. Il est probable que la connaissance de l’intérieur du château par les uns et les autres, occupant tour à tour la position d’assiégeant et d’assiégé, a hâté son inutilité ; l’insistance anglaise s’est effritée et celle des Français en conséquence. Il n’y a plus d’enjeu militaire.

Un déclin rapide et continu du château.

        Comme le rappelle l’archéologue Dominique Pitte, sa situation pose en effet question. La forteresse est placée à environ 200 mètres de la Seine, en lui tournant le dos. Elle est peu adaptée pour résister à l’artillerie à feu. Peu d’ouvertures spécifiques y ont été faites pour les armes à feu. Les fouilles de 1997 menées par la DRAC de Haute Normandie ont en effet révélé l’existence d’une chambre à feu qui facilitait le tir en optimisant le risque de la riposte. Sa position à mi colline le rend vulnérable aux bombardements venus d’en haut et sa conception même est remise en cause. Le roi Charles IX ne montre aucun empressement à verser des fonds pour ce château sans utilité stratégique. Le désintérêt du pouvoir est perçu sur place comme une incitation à s’en servir pour des usages non prévus. Pendant les guerres de religion, le château est occupé en 1589 par les Ligueurs contre les forces royales. 2 ans de siège sont nécessaires à Henri IV pour le récupérer. Cette fois-ci, la guerre ne se fait plus entre Anglais et Français mais entre protestants et catholiques français. C’est la fin de la forteresse militaire. Restent les pierres par lesquelles l’histoire a commencé.

Fenêtre ouverte sur la Seine...
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        Autant de pierres tombées à terre et sans utilité particulière ne sauraient laisser indifférents. La demande de démantèlement pour des raisons de sécurité publique faite au roi par les États de Normandie en 1595 ne fait qu’accélérer le processus naturel. La crainte était que la forteresse n’attire des hommes d’armes cherchant un refuge en attente de mauvais coups à faire. En 1599, satisfaction leur est accordée par décision de Henri IV qui s’oppose toutefois à l’arasement du donjon et au comblement des profonds fossés. On ne touche pas aux symboles. Aujourd’hui encore, ce sont les parties les mieux conservées. Charles de Bourbon, archevêque de Rouen, propriétaire du Château de Gaillon proche, est autorisé à prélever des pierres. D’autres responsables religieux, tels que les Capucins de Grand-Andely et les Pénitents du Petit-Andely, obtiennent à leur tour le sésame du roi, qui doit ensuite intervenir à plusieurs reprises pour calmer les nombreux et violents conflits entre ces communautés religieuses, pour savoir qui prenait quoi.

        Après quelques années d’enlèvement, c’est alors le roi Louis XIII qui enjoint au Parlement de faire araser aux frais de ce dernier ce qui reste debout pour empêcher le duc de Vendôme de s’en emparer à son profit. Par un retournement de l’histoire dont Château Gaillard est coutumier, c’est le roi cette fois-ci qui demande aux parlementaires de Rouen de payer pour ce qu’il a accordé sans contrepartie 21 ans avant.

Les ruines laissent présager de l'effet dissuasif sur les assaillants médiévaux.
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Le site est un succès touristique aujourd'hui.  

        Le panorama magnifique sur une des boucles de la Seine, avec une agréable promenade au bas de la forteresse, partie surtout à l’histoire qui a opposé deux hommes au fort caractère dans une véritable lutte de donjon et de preux chevaliers, avec en arrière-plan, deux grandes dynasties que sont les Plantagenets et les Capétiens, toutes deux fondées à agir au nom de leur légitimité du sol. Un choc de titans qui a marqué de son empreinte l'histoire de France.

Le vert, le bleu, la blancheur...
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Pour en savoir encore plus :

(Source modifiée) : ici : Château-Gaillard, historique complet, Service Territorial de l'Architecture et du Patrimoine de l'Eure-Connaissance n° 11 ; 2 avril 2012 - France Poulain.
ici : Pitte (D., Eure. Les Andelys-Château-Gaillard : recherches historiques et archéologiques, 1991-2000, In Bulletin Monumental, tome 159, n°4, année 2001. pp. 322-326. Très intéressant !


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